Les Plumes de l’été d’Asphodèle – Lettre G -

Posté le 20 août 2011

Après une visite chez Suzame et Manuel, à mon tour de me lancer dans le défi d’Asphodèle… Au moins pour la lettre G…  

Anna s’installa confortablement dans le bureau qu’elle s’était aménagé dans un coin de son garage, cette petite pièce cosy dans laquelle elle aimait se réfugier, c’est là qu’elle se sentait le mieux. La lumière filtrait par la petite fenêtre, tamisée par un léger voilage en lin. Dehors, les enfants gambadaient, déguisés en indiens, ils tournaient autour de leur tipi en imitant des chevaux au galop. Leur excitation confondue avait fait taire les grillons qui grésillaient en chœur en début d’après midi ; Poupi en revanche, le jeune labrador acheté récemment, s’en donnait à cœur joie et multipliait les galipettes autour des enfants. Ce soir, elle serait sollicitée pour leur raconter une histoire sous la tente, à la lumière des bougies placées dans les giraumons (qu’ils avaient patiemment creusés et nettoyés puis piqués de clous de girofle  pour dessiner la tête et les yeux -comme on plante des cailloux dans la tête d’un bonhomme de neige-), et qui projetaient une lumière chaude et vacillante. Tom, son compagnon, débattait de « roque », de « prise en passant », de « gambits » divers et variés, de stratégies avec un de ses amis, en dégustant des petits fours qu’elle avait préparés ce matin, les sachant aussi gourmands l’un que l’autre… Tous deux étaient des passionnés d’échecs et pouvaient passer des après-midi entiers à faire et refaire des parties.  Anna avait donc le temps, elle alluma son ordinateur portable et fouilla dans ses dossiers qu’elle laissa défiler de « a » à « g »…  et cliqua sur celui intitulé « généa.doc », situé entre « gallinacé.doc » (Tom étant ornithologue, ce genre de fichier peu commun l’était à la maison) et « Grèce.doc » (lieu de leurs dernières vacances)… L’arbre généalogique apparût, magnifiquement déployé. Elle avait choisi la police garamond pour la petitesse des caractères et la sobriété de leur forme. L’arbre ainsi étalé lui faisait penser au vieux chêne qui trônait dans le jardin, dont les branches en automne s’alourdissaient de glands, comme son arbre s’emplissait de noms. La veille, elle s’était penchée sur un aïeul pour le moins grotesque, qui avait eu son moment de gloriole en sauvant de l’eau une vache un jour de crue… Il n’avait cessé de s’en vanter jusque sur son lit de mort, aurait-il sauvé vie humaine que ce n’eût pas été plus gratifiant ! Il racontait cette histoire à qui voulait l’entendre, dans un galimatias aviné…

Anna sourit à cette évocation, il est de ces ancêtres que l’on préfèrerait ignorer être de nos familles… Elle savait qu’aujourd’hui, ce qu’elle allait apprendre sur son arrière-arrière-arrière grand-père allait la subjuguer. Car Antonin –c’était son nom- avait laissé à titre posthume un carnet de notes qu’elle avait retrouvé dans une vieille malle chez ses parents. Elle en avait immédiatement pris possession et s’était jusqu’alors contentée d’y jeter un bref coup d’œil, attendant patiemment et sans gémir le bon moment pour s’y plonger avidement. Il était là, enfin ! Elle ouvrit la première page et détailla le portrait qu’elle avait sous les yeux : l’homme était d’un gabarit imposant, vêtu d’une chemise épaisse et d’un pantalon en grosse toile, il portait des godillots qui semblaient pouvoir l’emmener partout où il le souhaiterait. Anna lui supposait la voix grave malgré la douceur qu’elle imaginait émaner de lui. Elle lut : « 21 novembre 1831, le givre est partout, les eaux du Rhône et de la Saône sont gelées. Je rentre à l’atelier, fourbu mais plein d’espoir. Autour de moi, les métiers à tisser sont silencieux, tous les compagnons se battent avec moi pour la survie de ce que nous sommes, de fiers et redoutables canuts. Au matin, le peuple enfin s’est rassemblé, nous nous sommes regroupés rue des Capucins pour lutter contre tous ces soyeux qui nous exploitent chaque jour un peu plus, ces lâches qui nous envoient la police plutôt que de nous affronter. Aujourd’hui, l’espoir est là, la lutte est rude… Nous allons gagner, il le faut ! ». Sur la page suivante, Anna put lire une écriture plus irrégulière : « 23 novembre 1831 : nous sommes les maîtres ! Nous avons vaincu ces pleutres, nous avons délivré nos frères emprisonnés, lâchement abandonnés derrière leurs grilles dans leurs cellules obscures. Ils ont fui, les lâches, ils ont eu peur de nous, de nos gones téméraires et de nos outils – pauvres armes-, de notre nombre… Ah ! Comme il est bon de voir leurs gueules béantes d’horreur comme celles de nos gargouilles ! Nous avons honoré notre drapeau noir, notre devise : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant »… ». Anna reposa le carnet, songeuse… Elle pensa à cette page qui se tourna après la révolte des canuts, à leur courage, aux morts sacrifiés pour une cause juste, à l’influence de cette révolte dans le monde, à la politique sociale qui en découla. Un de ses ancêtres y avait participé, elle en était fière. Elle inséra quelques notes en lien avec le nom d’Antonin sur son bel arbre. La suite, elle la lirait demain…

   

13 commentaires pour « Les Plumes de l’été d’Asphodèle – Lettre G - »

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  1.  
    Plume
    20 août, 2011 | 13:05
     

    Ah, mais il me plaît Antonin ! Lyonnais de la Croix-Rousse, comme moi !
    Merci pour cette belle histoire qui me parle vraiment !
    Amitiés de Lyon

  2.  
    eiluned
    20 août, 2011 | 13:07
     

    Belle histoire familiale, et on se plait à imaginer trouver le même genre de carnet jauni par le temps, et à découvrir nous aussi le lointain passé d’un ancêtre…

  3.  
    32 Octobre
    20 août, 2011 | 14:48
     

    une histoire familiale parfaitement contée

  4.  
    Asphodèle
    21 août, 2011 | 0:02
     

    je passe tard je sais… La journée fut dense ! Et ton texte soyeux me laisse rêveuse, comme quand on pénètre dans ces greniers et dans des souvenirs qui ne nous appartiennet pas…mais que l’on s’approprie. Belle réussite, j’aime ton style et ton écriture soignée ! ;)

  5.  
    celestine
    21 août, 2011 | 10:12
     

    Que j’aimerais découvrir que j’ai eu un ancêtre révolutionnaire!
    Bravo pour ce texte dense mais fluide.Je me suis régalée.

  6.  
    21 août, 2011 | 14:47
     

    A tous : Merci beaucoup pour votre accueil chaleureux et encourageant… Je suis en retard pour aller vous lire mais je le ferai, promis !!!

  7.  
    21 août, 2011 | 23:00
     

    Une très belle histoire bien écrite, on attend bien sûr la suite des péripéties d’Antonin et ce que Anna va en faire… Vivement les H!

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  8.  
    Antiblues
    22 août, 2011 | 4:33
     

    J’ai apprécié comme tu as astucieusement placé giraumon et girofle!
    Belle écriture, fluide et précise.
    Encore une lyonnaise .? :)

  9.  
    22 août, 2011 | 12:30
     

    Salut rêvanescence!

    Ton récit de canut m’a procuré des frissons!
    Superbe texte sur les rêves d’ancêtres… tu devrais lire mon roman, Danser au bord des abîmes, où la réflexion sur ce terrain des ancêtres et de l’Histoire (avec un grand H ou personnelle) mène ma narratrice sur des chemins inattendus pour elle…

    Rêv…olution…
    Non, je ris, Bettina…

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  10.  
    22 août, 2011 | 19:33
     

    Rêve à naissance…

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